On est tous à la recherche de nos racines ; on a tous besoin de savoir d'où nous venons afin d orienter un peu notre route. J'envie les gens « enracinés » dans leur terroir ; ils vivent là ou ils sont nés (Quoique cela soit devenu quelque peu rare à notre époque) et s'y sentent bien. Moi mes racines sont ailleurs, dans un département qui fut jadis français mais ou la guerre a tout brouillé. Je suis donc un pied noir ; je vois vos cheveux se redresser ; encore un enfant d'esclavagiste ! . Papa était chauffeur de car dans une administration quelconque et maman servait à la cantine, car il fallait deux salaires pour payer les traites de la petite villa qu'ils avaient construite. Ils avaient réalisé leur rêve, ils avaient leur place au soleil. Rien à voir avec l'image qui a ensuite été véhiculée en France par je ne sais quelle propagande , simplement de petites gens , vivant de peu de choses, mais qui vivaient en famille ( mes grands parents maternels vivaient avec mes parents , c'est ça la famille !!) . Pépé était retraité de l'EGA (c'était l'EDF de là bas) c'était encore le temps des pionniers, il fallait électrifier le pays et les déplacements se faisaient à vélo au début ; plus tard il a eu droit à une moto...Donc ma famille vivait dans un pays magnifique, une sorte d'eldorado ; ils étaient loin d'être riche , mais bon sang , ils étaient heureux . Je tiens à souligner que Papa et Maman n'ont rien à voir avec les gens qui prennent la parole avec morgue pendant les meetings du Front National, ils étaient et sont restés de « petites gens ».
Tout ça pour dire qu'un beau jour de Juillet 64 on s'est retrouvés tous les six (Papa, Maman, Pépé, Mémé, Daniel mon frère aine de 8 ans et moi qui avais 4 ans) dans une caravelle sur l'aéroport d'Alger pour aller rejoindre la France car Papa était muté au Centre d'essai des Landes. Ce jour là une page de l'histoire s'est tournée, et ce fut un déchirement ; adieu le beau soleil d'Algérie, il fallait allait vivre ailleurs car désormais on n'était plus chez nous ; ce qui avait été un département français pendant de nombreuses années était devenu une terre étrangère. Pendant toute mon enfance j'ai entendu répéter les mêmes histoires ; et elles sont gravées en moi ; les miens ont été arrachés au pays ou ils avaient grandi ; ils ne leur restaient plus que des souvenirs. Quel gâchis, des vies broyées par la lourde meule de l'histoire des hommes ; nous étions des parias, des étrangers dans leur propre pays (rendez vous compte , on était venu manger le pain des Français ) .
Et il a fallu reconstruire car malgré tout la vie doit continuer ; Pépé est mort en 73, avant de partir il m'a appris plein de choses sur la nature et sur la vie en général ; il est tombé malade quelques années après notre arrivée, il faisait des accidents vasculaires cérébraux ; le premier l'a paralysé du coté droit ; le second l'a ramené au stade de la petite enfance et la troisième l'a emporté. C'est devant cette suite d'événements que l'idée de Dieu , que Maman s'acharnait à m'inculquer , est tombée à mes pieds comme un tas de merde ( dans ma tête de gamin ; Jésus c'était une sorte de Zorro qui protégeait les faibles contre les méchants ....mais je reviendrai sur ma conception de la religion dans un autre texte , il y a beaucoup à dire .....)
Puis ce fut le tour de mémé en 89 , mais elle a bien vécu ; elle a connu ses arrières petits enfants et malgré toutes les années passées en France , elle était restée un enfant de là bas ( trois des ses frères sont enterrés au cimetière d'Alger , emportés par la folie des hommes ...
Tout ce qu'il me reste d'eux désormais ce sont des souvenirs , pleins de bons gros souvenirs chauds et douillets et un caveau de famille au cimetière de Biscarrosse ou ils reposent désormais , bien loin de leurs parents et de la terre qui les a vus naître .
Et il a fallu vivre ; malgré tout , avec ce vide immense qui est en moi ; ce sentiment de paradis perdu ; comme eux je suis un déraciné , je ne suis de nulle part ; mon pays natal , je ne peux plus y retourner car ce n est plus chez moi . Et pourtant , j ai eu une enfance très heureuse ; j ai essayé de remplir ma vie du mieux que j ai pu ( on dira que j'ai bien bourlingué ) j ai trois enfants formidables que j adore , une famille qui compte plus que tout au monde pour moi , j'ai des potes (mais à part peut être Michel mon ami d'enfance qui « sent » les choses , peu de gens savent tout ça ) , j'ai un boulot que j aime beaucoup .....J ai eu mon lot de deuils ( des copains partis trop jeunes , dans la fleur de l'age ) et le dernier que je n'ai toujours pas réussi à surmonter , Daniel mon unique frère repose désormais auprès de Pépé et de Mémé dans le caveau familial . Je suis toujours le petit garçon qui a débarqué avec sa famille sur l'aéroport de Mérignac , qui a peur de l'avenir et qui écoute ses aînés parler de leur pays perdu . Et tout au fond de moi ; un petit garçon pleure son grand frère et en veut à la terre entière de l'avoir perdu ....
La seule chose dont je sois sur désormais , c'est que si il y a une place pour moi ici bas elle est auprès des miens dans le caveau familial , on était six à faire corps en ce triste mois de juillet 64 , et un beau jour il me faudra donc les rejoindre pour l'éternité . Mais bon !! comme ils n'étaient ni tristes ni bégueules ; j'invite en leur nom les générations suivantes à nous y rejoindre ; plus il y a de fous ..plus on rit.
Sur ce je vais aller m'humecter le gosier avec une Heineken bien fraîche .